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Même la pluie, d’Icíar Bollaín

Même la pluie

2011 sera-t-elle l’année de l’indignation et de la révolte ? Certains signes le laisseraient penser, si l’on en juge par les premières armes affûtées fin 2010 : Inside Job, le documentaire de Charles Ferguson, a pointé du doigt les responsabilités de l’ultralibéralisme dans la crise de 2008, et la connivence entre banquiers, politiques et économistes ; Indignez-vous de Stéphane Hessel cartonne en librairie et appelle tout un chacun à agir contre l’injustice et à se choisir un combat ; Crise au Sarkozistan, premier ouvrage papier édité par @rrêt sur images hors de tout circuit traditionnel, décortique le système politique français depuis les dernières élections présidentielles et est lui aussi en passe de battre des records de vente.

Et voilà qu’un des premiers films sorti en 2011 sur les écrans français traite de la révolte et de la victoire, en 2000, des habitants de Cochabamba, troisième ville de Bolivie, contre la privatisation de l’eau.

Même la pluie, d’Icíar Bollaín, est un feuilleté construit sur quatre niveaux qui se superposent et s’entremêlent pour illustrer l’importance du passé dans la compréhension du présent. Au premier niveau, une équipe de cinéma, menée par Sebastian (Gael García Bernal), le réalisateur, et Costa (Luis Tosar), le producteur, prépare le tournage d’un film sur la conquête de l’Amérique du Sud au XVIe siècle, l’asservissement des Indiens, leur révolte et l’oppression qui a suivi.  Le deuxième niveau est constitué des images du film. Le point de vue adopté par Sebastian est clairement celui des Indiens, le cinéaste voulant faire de son film une œuvre engagée. Au troisième niveau, c’est l’actualité de 2000 et la révolte des habitants de la ville, Indiens qui refusent la privatisation de l’eau en Bolivie et l’augmentation des prix exigée par la multinationale à laquelle l’élément vital a été vendu. Cette révolte vient perturber le tournage du film, au grand désespoir de l’équipe dont l’engagement n’est semble-t-il que cinématographique. Le dernier niveau, enfin, est le film diffusé dans les salles, orchestration de ces strates qui se percutent, se répondent, et bâtissent intelligemment la fiction.

Le constat de la réalisatrice et de son scénariste, Paul Laverty (scénariste de Ken Loach), est double :

– La révolte est nécessaire et peut faire plier les grands de la globalisation, dans une société hiérarchisée qui n’est pas très différente de celle du XVIe siècle – avec les instances internationales (type FMI) et les multinationales au sommet, à la place du Roi ; les autorités locales à la place des conquistadores ; et les habitants à la place des Indiens exploités ;

– Le cinéma est impuissant à se saisir de l’actualité, rôle qu’il délègue à la télévision. Ses fonctions sont autres : provoquer l’émotion, l’empathie, la réflexion, et surtout raconter des histoires inspirées ou non de faits réels.

Le choix de l’affiche est alors difficile à comprendre. Construite sur l’opposition entre le haut et le bas, elle propose une lecture religieuse d’un film plutôt de gauche dont les personnages de religieux ne sont là que comme figures historiques.


En haut, une photo-montage qui présente les deux acteurs principaux, chacun dans leur coin et regardant hors champ dans deux directions opposées. Derrière eux, au centre, des montagnes dont les pieds sont perdus dans le brouillard. Faut-il mettre cette apologie visuelle du héros sur le compte du statut (relatif) de stars des deux acteurs ? Que lit-on réellement ? De l’inquiétude dans leurs yeux (un film d’action, de suspense ?), de la domination dans leur posture, et un décor qui fait penser au mont Olympe, la demeure des Dieux grecs perdue dans les nuages… Notons surtout que Daniel/Hatuey (Juan Carlos Aduviri), l’Indien meneur des révoltes au XVIe siècle et au XXIe siècle, est le grand absent de l’affiche alors qu’il est une figure centrale du film et seul vrai lien entre les différents niveaux.

Hatuey (Juan Carlos Aduviri)

La phrase lisible entre les deux héros, « changer le monde / commence par / changer soi-même » est, quant à elle, particulièrement ambiguë. Le film relatera-t-il un combat personnel ? une quête mystique ? La révolte collective n’est jamais mentionnée, alors même qu’elle forme le nœud narratif autour duquel se construisent les différents rameaux de l’histoire

En bas, un hélicoptère porte une croix. Ou comment la modernité soutient la tradition, et le présent est habité par le passé. Mais il s’agit visuellement d’une croix catholique qui monte au ciel, sur fond de masse nuageuse éclairée par une lumière quasi divine qui éblouit le centre de l’image. Tout en bas, on devine l’ombre d’une forêt, l’habitation des hommes plongée dans l’obscurité – l’enfer ?

Les dichotomies « ciel vs terre », « dieux vs hommes », « paradis vs enfer » servent ainsi de support promotionnel à un film dont le discours est construit au contraire sur l’opposition « grands vs petits », « local vs global », « cynisme vs empathie », « cinéma vs télévision », « fiction vs actualité ». De là à y voir une erreur de marketing…

Quant au bandeau du titre, il renforce la frontière entre haut et bas, et joue sur le noir du fond vs le blanc de la police de caractères. Indignation résignée ? Cri de révolte ? Extrait du dialogue, le titre répond linguistiquement aux nuages présents en bas comme en haut de l’affiche, liaison entre la terre et le ciel, et métaphore in absentia des larmes qui ne manqueront pas de couler dans la toute dernière partie du film.

Un film intéressant, donc, mais une campagne d’affichage étrange qui suggère au spectateur potentiel une lecture religieuse absente de l’œuvre.

Film français, mexicain, espagnol, d’Icíar Bollaín (2010), distribué par Haut et Court.

2 Commentaires Poster un commentaire
  1. Morélot #

    J’aime bien celle-là aussi, qui montre qu’on nous vend parfois autre chose qu’attendu ; qu’il peut y avoir « tromperie sur la marchandise » et que tout n’est que marketing (au prime abord). Donc, merci de nous rappeler d’être vigilants et de savoir prendre nos distances !

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    7 janvier 2011
  2. le koshu #

    J’ai du mal à expliquer le choix de cette affiche pour ce film. Elle nous met sur une fausse piste sans rien dire du sujet. La scène de l’hélicoptère portant la croix, située au tout début, est anecdotique et pas du tout révélatrice du reste. Un choix mystérieux.

    J'aime

    7 janvier 2011

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