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The Borgias, de Neil Jordan (Showtime)

Tudors_Borgias

Pour quelles raisons deux chaînes de télévision, l’une américaine, Showtime, l’autre française, Canal+, s’emparent-elles la même année du même sujet : les Borgias ? La famille dominée par Rodrigo Borgia, devenu le pape Alexandre VI en 1492, n’a cessé de fasciner nombre d’artistes comme Alexandre Dumas, Victor Hugo ou encore Francis Ford Coppola qui s’en serait inspiré pour sa saga mafieuse Le Parrain. Et voilà que 2011 la remet sur le devant de la scène ?

Les séries historiques ont la cote

Le succès des Tudors, portrait romancé du roi Henri VIII d’Angleterre en quatre saisons, a très certainement incité Showtime à exploiter le filon de la série en costume avec pour décors les palais de la Renaissance. Créée par le cinéaste Neil Jordan (The Crying Game, Ondine…), The Borgias bénéficie du renom de Jeremy Irons qui joue le pape Alexandre VI, du talent de Michael Hirst, créateur des Tudors, et de la volonté de la chaîne américaine de concurrencer HBO. HBO ? La chaîne qui a inventé rien moins que le format des feuilletons télévisés actuels, de Oz aux Soprano, en passant par Rome et Six Feet Under.

Et aujourd’hui, ce sont les séries historiques qui semblent avoir la cote auprès des téléspectateurs. Le mois d’avril a ainsi vu le lancement de Camelot sur Starz (qui bénéficie du succès, l’été dernier, de la série The Pillars of the Earth adaptée du best-seller éponyme de Ken Follett) et de Game of Thrones sur HBO (du medieval fantasy pas du tout dans la ligne éditoriale de la chaîne qui semble, elle, après Boardwalk Empire et Mildred Pierce, entamer un virage à 180°).

Canal+, dont les scénaristes ont été formés aux méthodes américaines, a donc également décidé de suivre le mouvement, mais avec un temps de retard sur sa concurrente.

Politique, religion et sexe…

…Tels seraient les ingrédients scénaristiques à mettre intelligemment en forme pour s’assurer un succès public. Or, de quoi d’autre est-il question dans The Borgias ? Un cardinal d’origine espagnole, en but au racisme de ses pairs, parvient, à force de pots de vin, à se faire élire Pape et utilise sa fonction pour asseoir sa famille. Pour le téléspectateur, tout y est :

– la religion, mais sans discours théologiques ennuyeux ;

– la politique, avec simonie, manipulation, goût du pouvoir, meurtres et espionnage ;

– le sexe et les relations familiales avec l’ancienne courtisane (mère de César, Juan, Lucrèce, Joffre), la maîtresse (Giulia Farnese), une pincée d’inceste (entre César et Lucrèce), des poussées de jalousie, et une envie généralisée de revanche…

Je domine donc nous sommes

La série de Showtime se regarde avec plaisir et surprend par une relative sobriété dans les effets. Là où Les Tudors mêlaient intrigues diplomatiques et scènes de sexe soft, The Borgias se concentre sur les déplacements des soutanes dans les palais du Vatican, les murmures qui s’échappent des confessionnaux, et les ellipses qui évitent un trop grand racolage. Pour mieux surprendre avec les explosions de violence qui ponctuent la narration.

S’il est difficile après quatre épisodes de définir clairement les objectifs du projet de Neil Jordan, la série apparaît d’emblée comme une saga familiale avec au coeur une réflexion sur le pouvoir : les droits et les devoirs de ceux qui le détiennent, mais aussi les façons de contourner les règles sans jamais les remettre en cause sous peine de tout perdre. Le pape est, à la fin du XVe siècle, le personnage politique le plus important d’Europe. Il domine les têtes couronnées, et est le garant de la religion catholique. L’homme d’église est un soldat de Dieu prêt à donner sa vie pour le défendre. Jeremy Irons joue à la perfection cet homme qui se sent investi d’une mission qui le dépasse. Lorsqu’il est consacré pape, il explique par exemple à son fils César que son « je » n’existe plus et se confond à présent en un « nous » absolu. Mais c’est aussi et avant tout, un père de famille qui entend défendre à tout prix ses enfants contre les dangers extérieurs, et qui s’autorise à les utiliser comme outils de stabilité politique et diplomatique.

La famiglia

Et c’est là une très bonne idée de Neil Jordan : avoir fait de Rodrigo Borgia le parrain d’une famiglia espagnole sur une terre inhospitalière, le Vatican. On retrouve ici l’un des thèmes qui faisaient l’intérêt des Soprano, famille d’émigrés italiens installée dans le New Jersey qui illustrait les difficultés de grandir et de trouver sa place dans la mafia quand on est issu de deux cultures…

La famille du pape Alexandre VI/Rodrigo Borgia, ce sont ses quatre enfants, qui ont des rôles bien définis. César, le fils aîné (joué par François Arnaud, vu dans J’ai tué ma mère de Xavier Dolan), ecclésiastique comme son père et bientôt nommé cardinal contre sa volonté, s’épanouit dans le complot. Avec son bras droit Micheletto (l’effrayant Sean Harris), il fait assassiner tous ceux qui pourraient mettre en péril les ambitions de son père et la sécurité des siens. Juan (David Oakes, le monstrueux William Hamleigh dans Les Piliers de la terre) est le bras armé de son père, soldat qui préfère les bordels aux champs de bataille et qui laisse sans hésiter son frère manier l’épée à sa place. Lucrèce (Holliday Grainger), la seule fille, est âgée de 14 ans lorsque la série débute. Faussement naïve, elle sera contrainte, comme son jeune frère Joffre (Aidan Alexander), de se marier jeune pour consolider les liens diplomatiques que son père tente de nouer avec de riches familles aristocratiques.

Neil Jordan a ainsi mis en place tous les éléments d’une saga familiale dont on ne peut que reprocher l’absence d’ambiguïté des personnages, qui agissent sans trop se poser de questions et qui manquent en conséquence quelque peu d’épaisseur psychologique. Les téléspectateurs américains n’ont pas boudé leur plaisir pour si peu, et Showtime a déjà annoncé qu’elle donnait son feu vert à la production de la deuxième saison. Une série promise vraisemblablement à un bel avenir.

En attendant Borgia

Lorsque Borgia, la série créée par Tom Fontana (qui a traumatisé des générations de téléspectateurs à la fin des années 90 avec Oz) pour Canal+, sera diffusée fin 2011, nous pourrons alors comparer les deux approches. Mais une chose est d’ores et déjà certaine : la chaîne française veut sortir des murs hexagonaux pour pénétrer le marché américain. Le succès de la mini-série Carlos, écrite et réalisée par Olivier Assayas et présentée hors compétition à Cannes l’année dernière, n’est sans doute pas pour rien dans ce tournant stratégique de la chaîne décalée autoproclamée « créateur original ». Question subsidiaire : lorsque le projet a été initié, Canal+ s’attendait-elle à être devancée par une autre chaîne qui fait tout pour conquérir le marché de HBO ? L’histoire ne le dit pas (encore), mais la barre est d’emblée haut placée : il lui faut faire mieux – ou très différent et désamorcer ainsi toute tentative de comparaison.

A suivre.

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