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Gerontophilia, de Bruce Labruce

Pier-Gabriel-Lajoie

Lake tombe amoureux de M. Peabody. L’histoire est simplissime, et c’est bouleversant.

J’ai découvert Bruce Labruce dans les années 90, sur cassettes VHS. Skin Off My Ass (1991) et Super 8 1/2 (1994), en import, sans sous-titres. J’étais loin de tout comprendre, mais la radicalité du propos me fascinait. Puis Hustler White (1996) est sorti, balade trash dans un Los Angeles peuplé de prostitués, de fétichistes et de sado maso. Mal joué, improvisé, bancal, mais là encore sans concession. L’oeuvre de Bruce Labruce se constituait pièce après pièce, empruntant notamment au cinéma de Fellini (Super 8 1/2 vs Huit et demi), d’Andy Warhol (Skin Off My Ass), de Billy Wilder (Hustler White vs Sunset Boulevard) tout en affirmant son caractère queer et jusqu’au-boutiste. Par la suite, presque naturellement, Bruce Labruce s’est emparé du genre « porno politique » avec Skin Flick / Skin Gang (1999) et The Raspberry Reich (2004), auxquels ont succédé deux films gores hantés par de sombres zombies gays : Otto ; or, up with dead people (2008) et L.A. Zombie (2010).

Gerontophilia marque-t-il un virage à 180° ? Pas vraiment, plutôt une évolution, comme une troisième période du cinéma de Bruce Labruce. Le cinéaste propose aujourd’hui un film « romantique »  sans rien perdre de sa radicalité. Une histoire d’amour, donc : Lake, jeune homme à la beauté ravageuse, fétichiste des peaux flétries, des corps ridés, tombe amoureux de M. Peabody, 80 ans, pensionnaire dans une maison de retraite dans laquelle il est enfermé. Le vieil homme est flatté, semble retrouver la vigueur de ses jeunes années. Les deux amants s’enfuient en voiture pour rejoindre la côte pacifique du Canada.

Gerontophilia de Bruce Labruce

Ne mâchons pas nos mots : Gerontophilia est bouleversant comme l’était son film référent Harold et Maude, de Hal Ashby (1971). Bruce Labruce développe de film en film l’idée selon laquelle l’amour est forcément révolutionnaire et permet de s’extraire des carcans sociaux, bourgeois, personnels. Il n’y a pas d’amour idiot, inférieur. L’amour est politique, quelle que soit la forme qu’il emprunte. L’amour, le corps, le sexe sont des armes posées sur la tempe des culs-bénis, des bigots, de tous ceux qui essaient d’en imposer la forme, d’en réguler le côté forcément excessif et subversif.

Le cinéaste prend ainsi le spectateur à parti dès l’affiche du film. Lake / Pier-Gabriel Lajoie nous fixe du regard, un sourire complice et séducteur sur les lèvres. L’invitation à le suivre est presque trop belle pour ne pas nous intriguer. Une fois dans la salle, il s’agit de surmonter ses propres limites pour accepter que le désir ne se modèle pas et qu’il peut prendre des formes inhabituelles sans pour autant être perverses. Bruce Labruce passe ainsi très vite sur les réactions attendues (la compréhension de la petite amie féministe révolutionnaire, l’opposition violente de la mère, la méchanceté des collègues de la maison de retraite), évite intelligemment les facilités narratives pour se concentrer presque exclusivement sur l’exploration du désir de Lake pour M. Peabody et les différentes étapes d’un amour naissant, des premiers émois à l’expression du sentiment amoureux en passant par les douleurs de la jalousie.

gerontophilia-lake-peabody

Le titre est-il alors bien choisi ? Non, sans doute pas, puisqu’il ne s’agit pas d’un traité filmique sur le thème de la gérontophilie. Oui, absolument, au regard de la filmographie de Bruce Labruce. Il propose un film, disons, mainstream qui lui apportera sans aucun doute un nouveau public. Mais il conserve ce besoin de provoquer et de faire bouger les lignes d’un débat auquel l’art et la société n’ont toujours pas apporté de réponses : qu’est-ce que le désir ? qu’est-ce qu’aimer ?

 

Gerontophilia, de Bruce Labruce (2013) avec Pier-Gabriel Lajoie et Walter Borden

 

 

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